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De nombreuses questions et critiques sont apparues au début de la crise Covid-19 sur la manière de prévoir et gérer la pandémie. Pourquoi n’étions-nous pas préparés ? Pourquoi tant de temps pour réagir ? Pourquoi encore tant de monde dehors ?

 


Lors d’un récent exposé, Olivier SIBONY, professeur à HEC Paris, explique pourquoi nous n’avons pas toujours les bonnes réactions au bon moment face à une crise.


Pour comprendre la situation, il faut être conscient que nous ne sommes pas si rationnels que ça. Nos réflexions sont influencées à l’insu de notre plein gré par ce qu’on appelle des « biais cognitifs », des erreurs que nous faisons sans réellement en avoir conscience lorsque nous les faisons.


Avant qu’un événement se produise, nous pouvons avoir tendance à surestimer des risques dont la probabilité est pourtant faible. C’est le cas par exemple de la peur de l’accident lorsqu’on prend l’avion. On s’affole ainsi pour des choses pour lesquelles on ne devrait pas s’affoler. Inversement, on peut aussi sous-estimer des risques importants.



Dans le cadre de la crise actuelle, nous sommes confrontés à 5 biais cognitifs qui expliquent notre attitude pas toujours appropriée :


 

Biais de modèle mental


Dans un premier temps, nous cherchons à savoir à quoi nous avons affaire. C’est quoi ce virus ? Pour cela, nous avons tendance à analyser la situation à la lumière d’anciens événements comme une autre épidémie du même genre et donc partir d’un modèle mental correspondant, la manière dont nous avons réagi lors de cet épisode.


Ceci explique les premiers commentaires d’hommes politiques comme de médecins qui ont alors appelé à ne pas sur-réagir à ce qu’ils considéraient être une « petite grippe ». Le problème est que l’on compare avec quelque chose qui n’est pas comparable.




Biais de croissance exponentielle


La croissance exponentielle est contre-intuitive car le début de la courbe n’est pas révélateur de la suite. Ce début apparaît en effet assez plat. Ainsi le fait de doubler tous les trois jours n’apparaît réellement que lorsque les chiffres deviennent importants. La croissance exponentielle passe inaperçue, la durée est imprévisible et on a tendance à sous-réagir parce qu’on ne pense pas qu’on est confronté à une exponentielle.




Biais d’endogroupe et d’exogroupe


Pendant que l’Italie se bat contre l’épidémie, la France organise … les élections. Si les Français sont bien conscients de la tragédie que vivent les transalpins, ils estiment ne pas être autant concernés. Cela s’explique par la tendance à penser que nous sommes différents, que cela ne peut pas arriver chez nous. On a les meilleurs soins de santé, une population plus jeune en moyenne, de meilleures infrastructures, … Bref, ce qui arrive aux autres (exogroupe) ne peut pas nous arriver à nous (endogroupe).




Excès de confiance


Lorsqu’on demande aux 19 meilleurs experts américains une prévision sur le nombre de cas de contaminations dans les 12 jours, on obtient une moyenne de 19.000 cas pour 18 d’entre eux. En réalité, 141.701 personnes seront atteintes à cette date. Cela démontre que nous sommes généralement, même les experts, trop confiants.




Biais d’imitation


Nos comportements sont aussi influencés par celui des autres. S’il y a de nombreuses personnes dans le parc, c’est que ce n’est sans doute pas aussi tragique que cela et on aura donc peu de scrupules à sortir aussi.




Et maintenant ?


Ces biais expliquent donc pourquoi on a réagi trop tard et parfois mal. Comment expliquer qu’aujourd’hui encore, nos comportements ne sont toujours pas les plus adéquats ?


En fait, si la courbe des cas est exponentielle, nos réactions apparaissent elles par paliers successifs. On prend des mesures, il faut du temps pour qu’elles soient acceptées et suivies, puis pour que leurs effets apparaissent. Et cela ne s’accorde pas toujours avec notre impatience irrationnelle. On veut voir les effets rapidement.

Nous sommes victimes de ce que Daniel Kahneman appelle l’erreur de focalisation : « rien n’est aussi important que ce à quoi on pense au moment où on y pense ».


Pourtant, nous vivons une époque caractérisée par une très grande incertitude. Comment cela va évoluer ? Trouverons-nous un vaccin ? Quand ? Que se passera-t-il lors du déconfinement ?


L’incertitude est médicale, mais aussi sanitaire, économique, …


Le déconfinement, tout le monde y pense … Quatre stratégies sont possibles : des confinements successifs, des confinements catégoriels (par âge par exemple), une sélection par l’immunité ou une solution scientifique. C’est cette dernière qui nous laisse le plus d’espoirs. Si on a sous-estimé la croissance exponentielle de l’épidémie, pourquoi ne sous-estimerions-nous pas en effet la croissance exponentielle de la connaissance scientifique ?


La vérité, c’est qu’il est aujourd’hui très difficile de faire la moindre prédiction

 


Et après ?


Une chose est sûre néanmoins : cette situation nous amène à nous poser beaucoup de questions sur la mondialisation, la politique, les soins de santé, l’Europe, … Les réflexions seront nécessaires, indispensables même, mais là aussi nous pourrions être victimes de nos biais cognitifs. Le biais de confirmation qui nous pousse à privilégier des solutions dont nous étions déjà convaincus avant la crise. Le biais rétrospectif qui nous pousse à analyser la situation sans savoir ce qui serait passé si nous avions agi autrement.

 

Les leçons à en tirer

  • Regarder les faits, plutôt que raisonner par analogie ;

  • Ne pas attendre les autres pour prendre des mesures courageuses ;

  • Accepter l’incertitude et envisager les multiples scénarios possibles ;

  • Anticiper car, même si les plans ne servent à rien, la planification est indispensable.




Article rédigé à partir de l’exposé d’Olivier SIBONY ce 7 avril 2020 : Prise de décision et biais cognitifs : l’exemple du COVID-19 (HEC Paris Webinar Series), disponible à l’adresse :

https://www.youtube.com/watch?v=H6IAOM3Ei2o&feature=share




Marc BORRY

Expert en Knowledge Management et chargé de cours (Université de Lille)