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Marseille, drogue et violences
© Patrick Decorte

Marseille, drogue et violences

Marseille est décrite comme le théâtre d’un important trafic de drogue entraînant des formes graves de violence dont tous les habitants subissent les effets. De récentes observations décrivent une réalité plus complexe et ses conséquences.

Une image de la ville
Deux anthropologues (infra) ont réalisé un travail de terrain de six mois dans la cité marseillaise Félix-Pyat afin, notamment, d’examiner les conséquences du trafic de stupéfiants et de tenter de déconstruire son image gangrénée produite par la presse.
Ils commencent par préciser que, sur le plan statistique, les niveaux de violence sont moindres qu’à Paris et n’arrivent qu’à la 13e place en France. Précisons que Marseille est la 2ème ville française en termes de nombre d’habitants. 
Au sujet de la cité précitée, ils précisent aussi que :

  • La copropriété s’est lourdement endettée et les édifices sont dégradés ;
  • Ceux qui en ont les moyens ont déménagé laissant les lieux aux plus paupérisés ;
  • Les habitants s’identifient à 57% à la communauté comorienne, 30% à la magrébine et 13% à une autre ;
  • L’âge moyen est de 28 ans et 63% des chefs de famille gagnent moins de 1000 €/mois. 

Une violence multiforme
Les conclusions de la recherche ne minimisent pas les effets du trafic de drogue et la situation souvent décrite par divers observateurs : la présence de guetteurs/rabatteurs ; l’existence de barricades pour protéger les points de vente désignés par des flèches, gérés par des "charbonneurs" ou "gérants" (vendeurs) ; des cages d’escaliers entravées pour ralentir la police ; plusieurs meurtres et des blessés liés au trafic d’où aussi la peur pour les proches et soi-même générant des comportements d’évitement de certains lieux ; la peur de certains jeunes face aux opérations de "pilonnage" de la police ; etc.
Mais les chercheurs considèrent que la violence subie par les habitants n’est pas que de nature criminelle et qu’elle a d’autres formes et causes :

  • L’état des lieux : ordures non ramassées, présence de rats, insalubrité des bâtiments, infrastructures en mauvais état notamment à cause du vandalisme, etc. ;
  • Une santé déficiente de nombreux habitants notamment à cause de l’environnement ;
  • La pauvreté : 54% des ménages dépendent de l’assistance sociale ;
  • Le placement d’une clôture grillagée pour minimiser le jet de déchets générant des effets psychosociologiques négatifs auprès des habitants estimant qu’on les considère comme des « animaux », etc. 

L’importance du trafic
Pour les chercheurs, le trafic de drogue génère sans doute d’importants revenus pour les « hautes sphères du crime organisé ». Mais leurs observations et les entretiens qu’ils ont menés mettent en doute certains discours attribuant des revenus importants aux différents « métiers de la drogue ». Ainsi, ils ont noté que les « guetteurs » exerçaient leur activité de manière irrégulière, plutôt rémunérée d’une vingtaine d’euros ou d’un paiement en nature.
Selon eux, de nombreuses personnes impliquées dans le trafic, au vu de leur condition socio-économique, ne se sont pas enrichies. Quant aux quantités de drogue saisies, elles restent relativement faibles. Ils en concluent que les niveaux de rémunérations « restent flous » et les chiffres avancés relèvent du « fantasme ».
Rappelons que, sur le plan criminologique, cette activité criminelle est dite « peu visible » et « consensuelle », ce qui rend complexe l’évaluation de l’importance du trafic et des revenus qu’il engendre.

Les règlements de compte
Plusieurs dizaines de meurtres ont été attribués à des règlements de compte liés au trafic de drogue en 2023. Or, les chercheurs considèrent qu’il convient de distinguer les meurtres « liés aux dynamiques internes du trafic de drogue » de ceux qui auraient d’autres causes ou mobiles (conflits interpersonnels, accidents, etc.). Autrement dit, même si les protagonistes des meurtres et autres agressions sont généralement liés au trafic, la violence peut résulter d’autres ressorts et s’exprimer dans un cadre plus large. Notamment, il convient aussi d’examiner dans quelle mesure d’autres facteurs peuvent interférer comme des considérations communautaires par exemple.
Ainsi, les chercheurs ont mis en évidence que des tensions raciales ont probablement joué un rôle dans la commission de certains homicides, pouvant aussi s’expliquer par des considérations locales spécifiques.
En somme, comprendre la violence nécessite d’examiner son contexte, ses conséquences sociales et culturelles, ainsi que ses modalités si l’on veut mettre en œuvre des moyens adéquats pour la contrer voire diminuer son impact.

Une cité abandonnée ?
Pour les chercheurs, l’inventaire des initiatives prises démontrent que la cité bénéficie de pas mal d’aides sur le plan social, même si pour d’aucuns elles peuvent apparaître insuffisantes. Mais les habitants ont pourtant le sentiment de vivre dans des « espaces d’exception » où ils ne bénéficient pas des règles s’appliquant normalement dans un état de droit. Plus particulièrement, sur le plan de la sécurité, ils estiment subir une politique sécuritaire répressive d’un État agissant de manière différenciée. Ils considèrent que son approche par la force, notamment le « pilonnage » mené par les différents services de police, les affectent négativement vu son caractère arbitraire.
Les conditions socio-économiques dans la cité, l’état des infrastructures et les considérations sécuritaires nourrissent un sentiment d’abandon auprès d’eux.
Avec les chercheurs, on peut estimer qu’afin de mettre en œuvre des mesures plus efficaces – également hors du champ répressif - pour lutter contre le trafic de drogue et ses conséquences, il convient aussi de prendre en considération les questions démographiques et historiques. On ajoutera aussi les aspects socio-économiques.

Claude BOTTAMEDI
Chef de corps d’une zone de police er

Source :
Dennis Rodgers, Steffen Bo Jensen, « Marseille vue de l’intérieur : une exploration de la violence urbaine », The Conversation, 2024
https://theconversation.com/marseille-vue-de-linterieur-une-exploration-de-la-violence-urbaine-226252